Arts divinatoiresNiveau : Intermédiaire

Le Yi King : origines, hexagrammes et méthode de consultation

Le Yi King, ou Livre des mutations, compte parmi les plus anciens textes de la Chine. Manuel de divination devenu l’un des grands classiques de la pensée chinoise, il se consulte encore avec trois pièces de monnaie. Voici son histoire, la logique de ses 64 hexagrammes, les deux méthodes de consultation et les traductions françaises qui permettent de le lire.

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Le Livre des mutations, un classique chinois

Yi King est la graphie française traditionnelle du titre chinois que le pinyin écrit Yijing : le « Classique des changements », souvent traduit par « Livre des mutations ». Son noyau, le Zhouyi ou « Changements des Zhou », est un manuel de divination de la dynastie des Zhou occidentaux, que l’on situe entre 1000 et 750 avant notre ère environ. Le sinologue Edward Shaughnessy en date la compilation, sous sa forme actuelle, du dernier quart du IXe siècle avant notre ère.

La tradition attribuait le livre à une lignée de sages : le souverain légendaire Fuxi pour les trigrammes, le roi Wen et le duc de Zhou pour les textes, Confucius pour les commentaires. Cette attribution n’est plus admise. Les commentaires, réunis sous le nom de « Dix Ailes », sont nettement plus tardifs que le noyau ; le plus important, le Grand Commentaire (Xici), remonte aux environs de 300 avant notre ère.

L’archéologie a précisé cette histoire. Un manuscrit sur lattes de bambou conservé au musée de Shanghai montre que le Zhouyi circulait sous sa forme actuelle vers 300 avant notre ère, et les manuscrits découverts en 1973 à Mawangdui présentent les hexagrammes dans un autre ordre que le texte reçu. En 136 avant notre ère, l’empereur Wu des Han fait du livre le premier des classiques. Il nourrira ensuite des lectures concurrentes : Cheng Yi y voit un guide de perfectionnement moral, Zhu Xi d’abord un texte oraculaire, et c’est sa version de la méthode des tiges d’achillée qui s’impose comme la norme.

Du trait au trigramme, du trigramme à l’hexagramme

Tout part d’un trait. Le trait plein figure le yang, le trait brisé le yin. Trois traits superposés forment un trigramme : il en existe huit, soit toutes les combinaisons possibles de deux sortes de traits sur trois niveaux. Deux trigrammes superposés forment un hexagramme de six traits : huit fois huit, soit soixante-quatre figures.

Un hexagramme se construit et se lit de bas en haut. Le premier trait est en bas, le sixième en haut ; le trigramme inférieur est dit intérieur, le trigramme supérieur extérieur. Le livre attache un texte à chaque hexagramme et un texte à chacun de ses six traits, soit six fois soixante-quatre textes de traits.

Trigramme Image Traits, de bas en haut
Qian le Ciel plein, plein, plein
Dui le Lac plein, plein, brisé
Li le Feu plein, brisé, plein
Zhen le Tonnerre plein, brisé, brisé
Xun le Vent brisé, plein, plein
Kan l’Eau brisé, plein, brisé
Gen la Montagne brisé, brisé, plein
Kun la Terre brisé, brisé, brisé

Chaque trigramme porte un réseau d’images. Qian, tout yang, figure le Ciel et la force créatrice ; Kun, tout yin, la Terre et la réceptivité. Cette symbolique est restée visible jusque sur le drapeau de la Corée du Sud, où des trigrammes entourent le cercle du yin et du yang. En Europe, les jésuites, dont Joachim Bouvet, étudient le livre les premiers ; en 1703, Leibniz rapproche ses figures de l’arithmétique binaire qu’il a mise au point.

Yin, yang et traits mutables

Le yin et le yang ne sont pas deux forces ennemies, mais deux pôles qui s’appellent l’un l’autre. Le Grand Commentaire le résume d’une formule : « Un yin, un yang, c’est le Dao. » Le Yi King en tire sa pensée centrale : toute situation est un moment d’un mouvement, et chaque trait peut basculer dans son contraire.

Cette bascule s’exprime par quatre valeurs numériques, obtenues lors de la consultation :

  • 6, vieux yin : trait brisé, mutable, qui se change en trait plein ;
  • 7, jeune yang : trait plein, stable ;
  • 8, jeune yin : trait brisé, stable ;
  • 9, vieux yang : trait plein, mutable, qui se change en trait brisé.

Les traits mutables font la richesse de la réponse. Lorsqu’un tirage en comporte, on obtient deux hexagrammes : celui du tirage, puis celui qui résulte du changement des traits mutables. Le premier décrit la situation, le second l’orientation vers laquelle elle se transforme.

Consulter avec trois pièces

La méthode des pièces est apparue plus de mille ans après celle des tiges d’achillée ; elle s’est répandue sous la dynastie des Tang et c’est aujourd’hui la plus pratiquée. Elle demande trois pièces identiques, une feuille et un peu de calme.

  1. Écrivez votre question, de préférence ouverte : « Quelle attitude adopter face à… ? » plutôt que « Est-ce que… ? ».
  2. Attribuez une valeur à chaque face : 3 pour l’une, 2 pour l’autre, et gardez cette convention une fois pour toutes.
  3. Lancez les trois pièces ensemble et additionnez leurs valeurs : vous obtenez 6, 7, 8 ou 9.
  4. Tracez le trait correspondant en bas de la feuille.
  5. Recommencez cinq fois, en remontant, jusqu’au sixième trait.
  6. Repérez les traits mutables, les 6 et les 9, et dessinez le second hexagramme en les inversant.

Avec trois pièces, les probabilités sont simples : 6 et 9 sortent chacun une fois sur huit, 7 et 8 trois fois sur huit.

Notez chaque résultat au fur et à mesure, à côté du trait correspondant, et marquez les traits mutables d’un petit signe de votre choix pour ne pas les oublier au moment de dessiner le second hexagramme. Pour retrouver le numéro d’un hexagramme, croisez son trigramme du haut et son trigramme du bas dans un tableau de huit lignes sur huit colonnes : dressé une fois pour toutes à partir de votre traduction, il vous évitera de feuilleter le livre à chaque consultation.

Prenons un exemple. Les six lancers donnent, de bas en haut : 9, 7, 7, 8, 8, 8. Les trois traits du bas sont pleins, ceux du haut brisés : la Terre au-dessus du Ciel, c’est l’hexagramme 11, Tai, la Paix. Le premier trait, un 9, est mutable : en devenant brisé, il change le trigramme inférieur en Xun, le Vent. On obtient l’hexagramme 46, Sheng, la Poussée vers le haut.

La méthode des tiges d’achillée

C’est la méthode ancienne, décrite par le Grand Commentaire. On prend cinquante tiges d’achillée et l’on en met une de côté, qui ne servira pas. Les quarante-neuf autres sont partagées en deux tas, puis comptées par quatre ; l’opération, répétée trois fois, donne un trait. Selon le nombre de tiges qui restent à la fin, 36, 32, 28 ou 24, divisé par quatre, on obtient 9, 8, 7 ou 6. Il faut donc dix-huit opérations pour un hexagramme : la consultation prend du temps, et cette lenteur fait partie de la méthode.

Les probabilités diffèrent de celles des pièces : 6 sort une fois sur seize, 7 cinq fois, 8 sept fois et 9 trois fois sur seize. Le vieux yang y est donc trois fois plus fréquent que le vieux yin, alors que les pièces les mettent à égalité. Si vous tenez à cette asymétrie sans manipuler de tiges, vous pouvez la reproduire avec seize jetons identiques : un marqué 6, cinq marqués 7, sept marqués 8 et trois marqués 9, tirés un à un et remis dans le sac après chaque trait.

Lire la réponse : jugement, image et traits

Chaque hexagramme porte un nom et un texte bref, le Jugement, qui en donne le sens général. Les éditions courantes, comme celle de Richard Wilhelm, y joignent des extraits des Dix Ailes, en particulier l’Image, qui tire des deux trigrammes une leçon de conduite. Viennent ensuite les textes des six traits.

Une méthode de lecture simple tient en trois temps :

  1. Lisez le Jugement et l’Image du premier hexagramme : ils décrivent la situation.
  2. Lisez les textes des seuls traits mutables, qui précisent ce qui est en mouvement ; les traits stables ne se lisent pas.
  3. Lisez enfin le Jugement du second hexagramme, comme l’orientation vers laquelle la situation se transforme.

Sans trait mutable, seul le premier hexagramme compte. Avec quatre, cinq ou six traits mutables, les règles proposées par les commentateurs varient ; le plus simple est alors de privilégier le second hexagramme.

Dans notre exemple, la Paix place la Terre au-dessus du Ciel : ce qui tend à monter et ce qui tend à descendre se rencontrent, image d’un échange fécond. Le trait mutable, le premier, signale que le mouvement part de la base, de ce qui est petit et proche. La Poussée vers le haut, avec le Vent sous la Terre, suggère une croissance lente et continue. La lecture pourrait se formuler ainsi : la situation se prête à l’entente, et c’est en avançant pas à pas, à partir de ce qui est à portée de main, qu’elle peut s’épanouir.

Écrivez cette lecture à côté de la question et de la figure obtenue, puis laissez-la reposer. Les textes du Yi King sont brefs et souvent énigmatiques ; leur sens se précise à la relecture, quand on les confronte à ce qui s’est réellement passé. Tenu sur plusieurs mois, ce carnet apprend surtout à mieux poser ses questions.

Quelle traduction choisir en français

Le texte chinois est elliptique : la traduction pèse lourd sur la lecture. Trois éditions offrent de bons points d’entrée.

  • Paul-Louis-Félix Philastre, Le Yi king, ou Livre des changements de la dynastie des Tsheou, paru chez Ernest Leroux de 1885 à 1893. C’est la première traduction française, savante et dense. Elle a été rééditée chez Zulma, notamment en 2006 avec une présentation de François Jullien (voir sur Amazon).
  • Richard Wilhelm, traduit par Étienne Perrot. Le sinologue allemand publie son I Ging à Iéna en 1924 ; sa version anglaise, due à Cary F. Baynes, paraît en 1950 avec une introduction de Carl Gustav Jung. En français, la traduction d’Étienne Perrot, publiée par la Librairie de Médicis, transmet cette lecture nourrie des commentaires classiques. C’est une traduction de traduction, ce qu’il faut garder à l’esprit.
  • Cyrille J.-D. Javary et Pierre Faure, Yi Jing, le Livre des Changements, chez Albin Michel (deuxième édition en 2012). Une traduction établie sur le texte chinois, avec un appareil explicatif abondant.

La version Wilhelm-Perrot, issue de la traduction occidentale la plus influente du XXe siècle, offre l’expérience qu’ont connue de nombreux lecteurs européens ; celle de Javary et Faure convient à qui veut comprendre le texte au plus près. Comparer deux traductions sur un même hexagramme est un excellent exercice : les écarts montrent où le texte reste ouvert.

Le Yi King, oracle ou livre de sagesse ?

La question traverse toute son histoire. Le livre est né comme un manuel de divination ; la tradition confucéenne en a fait un livre de sagesse, et les lettrés chinois ont longtemps débattu de la place à donner à chacun de ces usages. En Occident, Carl Gustav Jung a beaucoup fait pour sa diffusion : c’est en 1930, dans son hommage à Richard Wilhelm, qu’il évoque publiquement pour la première fois le principe qu’il nommera synchronicité, une coïncidence chargée de sens sans lien de cause à effet. L’idée n’a jamais obtenu de validation scientifique, faute de pouvoir être testée.

Lu comme un oracle au sens strict, le Yi King promet plus qu’il ne peut tenir : rien n’indique qu’il prédise l’avenir. Lu comme un répertoire de situations humaines, il reste d’une richesse rare. Ses hexagrammes décrivent des moments, la Paix, la Stagnation, la Difficulté initiale, le Retour, et invitent à se demander où l’on se trouve et quelle attitude convient. C’est dans ce cadre, celui de la réflexion et non de la prédiction, que nous le présentons.

Il partage avec d’autres systèmes une même logique combinatoire : la géomancie compose ses seize figures de quatre lignes de points simples ou doubles, et l’on tire aussi des runes pour méditer une question. À la différence de la numérologie du chemin de vie, qui attribue à une personne un nombre fixe, le Yi King répond à une question posée à un moment donné ; la même question, posée plus tard, peut appeler une autre figure.

Questions fréquentes

Faut-il écrire Yi King ou Yi Jing ?

Les deux désignent le même livre. Yi King est l’ancienne graphie française, celle de Philastre et de l’édition Wilhelm-Perrot ; Yijing, ou Yi Jing, correspond au pinyin, la transcription officielle du chinois. Le titre signifie « Classique des changements » et se traduit souvent par « Livre des mutations ». Les traductions récentes, comme celle de Javary et Faure, adoptent la graphie Yi Jing.

Quelles pièces utiliser pour consulter le Yi King ?

Trois pièces identiques suffisent, quelle que soit leur origine. Ce qui compte, c’est la convention : décidez une fois pour toutes quelle face vaut 3 et laquelle vaut 2, puis lancez les trois pièces six fois. Chaque lancer donne 6, 7, 8 ou 9, et donc un trait, que l’on trace de bas en haut. Gardez la même convention d’une consultation à l’autre.

Que faire si aucun trait n’est mutable ?

Le tirage ne produit alors qu’un seul hexagramme, et c’est lui seul que l’on lit : son nom, son Jugement et son Image. Les textes des traits ne se lisent pas, puisque aucun n’est en mouvement. Ce cas n’a rien de rare : avec les pièces, chaque trait n’a qu’une chance sur quatre d’être mutable, et environ une consultation sur six ne donne aucun trait mutable. Il invite à considérer la situation comme stable pour le moment.

Le Yi King prédit-il l’avenir ?

Rien ne permet de l’affirmer. Le livre est né comme un manuel de divination, mais aucune étude n’a montré qu’il prédise quoi que ce soit, et la synchronicité invoquée par Jung n’a jamais été validée scientifiquement. Lu comme un répertoire de situations et d’attitudes, il peut en revanche aider à formuler une question et à prendre du recul sur une décision.

Quelle différence entre un trigramme et un hexagramme ?

Un trigramme se compose de trois traits, pleins ou brisés : il en existe huit, associés à des images comme le Ciel, la Terre, le Feu ou l’Eau. Un hexagramme superpose deux trigrammes et compte donc six traits ; il en existe soixante-quatre. Le trigramme du bas est dit intérieur, celui du haut extérieur, et l’hexagramme se lit de bas en haut.

Sources

  1. I Ching (Wikipedia, en anglais) : datation, Dix Ailes, méthodes, réception en.wikipedia.org
  2. I Ching divination (Wikipedia, en anglais) : pièces, tiges d’achillée, probabilités en.wikipedia.org
  3. Yi Jing (Wikipédia) : méthode des tiges, histoire et diffusion fr.wikipedia.org
  4. Richard Wilhelm (Wikipédia) : I Ging (1924) et édition française fr.wikipedia.org
  5. Paul-Louis-Félix Philastre (Wikipédia) : première traduction française fr.wikipedia.org
  6. Synchronicity (Wikipedia, en anglais) : Jung, Wilhelm et le Yi King en.wikipedia.org