TarotNiveau : Intermédiaire
Tarot de Marseille ou Rider-Waite-Smith : histoire et différences
Le tarot de Marseille et le Rider-Waite-Smith comptent tous deux 78 cartes, mais ils ne racontent pas la même histoire. L’un hérite des cartiers français du XVIIe siècle, l’autre a été conçu à Londres en 1909 par deux membres d’une société occultiste. Voici leurs origines vérifiées, leurs différences concrètes et quelques repères pour choisir celui qui vous parlera.
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Aux origines : les cartes à triomphes de l’Italie du XVe siècle
Le tarot n’est pas né pour dire l’avenir. Les premiers documents qui le mentionnent sont italiens : en 1440, une pièce des archives judiciaires de Florence évoque des trionfi, et des jeux de ce type sont signalés entre 1440 et 1450 à Milan, à Ferrare, à Florence et à Bologne. Ces « cartes à triomphes » ajoutent aux quatre couleurs du jeu ordinaire une série d’atouts illustrés. On s’en sert pour jouer, à un jeu de levées dont descendent les jeux de tarot encore pratiqués en Europe, notamment en France.
Les plus anciennes cartes conservées appartiennent à la quinzaine de jeux dits Visconti-Sforza, peints à la main au milieu du XVe siècle et associés aux familles qui gouvernaient alors Milan. Le mot lui-même vient de l’italien tarocchi, d’origine incertaine, attesté sous la forme tarocho à Brescia vers 1502. Le jeu gagne la France et la Suisse à la faveur des guerres d’Italie, après la conquête du Milanais et du Piémont par les Français en 1499.
À ce stade, les atouts n’ont ni nom ésotérique ni fonction divinatoire. Le Pape, l’Amour, la Roue de Fortune ou la Mort appartiennent à l’imagerie allégorique de leur temps, que tout joueur pouvait reconnaître. Les sens symboliques que l’on prête aujourd’hui aux lames sont venus plus de trois siècles plus tard.
Le tarot de Marseille : des cartiers du XVIIe siècle à Paul Marteau
Ce que l’on appelle « tarot de Marseille » désigne un modèle graphique, un portrait au sens des cartiers, bien plus qu’une production locale. Les historiens pensent qu’il dérive de modèles milanais ; il se fixe dans la France du XVIIe siècle. Parmi les plus anciens exemplaires conservés figure le tarot de Jean Noblet, maître cartier parisien, réalisé vers 1650 et conservé au département des Estampes de la Bibliothèque nationale de France. Le tarot de Jacques Viéville, gravé à Paris à la même époque, s’en écarte déjà : on retrouve plusieurs de ses motifs dans les tarots dits belges.
Au XVIIIe siècle, les éditions se multiplient : Jean Dodal imprime le sien à Lyon au début du siècle, Nicolas Conver le sien à Marseille vers 1760. Le modèle n’a jamais cessé d’être réinterprété depuis. À la fin des années 1990, Alejandro Jodorowsky et Philippe Camoin, issu d’une famille de cartiers marseillais, publient un tarot « restauré » : une reconstitution fondée, selon eux, sur l’étude des jeux et des moules anciens, et non la reproduction d’un jeu ancien précis.
L’historien des cartes Thierry Depaulis distingue deux variantes de ce modèle. Le type I, celui de Noblet et de Dodal, nomme la lame sans numéro « Le Fol », montre la Lune de face et place au centre du Monde une figure androgyne tenant un bâton. Le type II, qui ne paraît pas antérieur à 1700 (le plus ancien exemplaire daté, celui de Pierre Madenié, est imprimé à Dijon en 1709), écrit « Le Mat », dessine la Lune en croissant de profil et fait du Monde une jeune femme nue qui danse, à peine drapée d’une écharpe.
Le nom est plus tardif que les jeux. L’expression « tarot de Marseille » circule au XIXe siècle ; Papus l’emploie en 1889 dans Le Tarot des Bohémiens. Elle s’impose surtout après 1930, lorsque Paul Marteau, à la tête de la maison de cartes Grimaud, édite son « Ancien Tarot de Marseille », qu’il prolonge en 1949 par un livre d’interprétation, Le Tarot de Marseille.
Du jeu à la divination : Court de Gébelin, Etteilla et les occultistes
Le basculement se produit à Paris dans les années 1780. En 1781, l’érudit Antoine Court de Gébelin consacre au tarot une partie du tome VIII de son Monde primitif : il y voit le vestige d’un livre sacré des prêtres égyptiens, le « Livre de Thot », sans apporter la moindre preuve historique. Dans le même volume, un essai du comte de Mellet rapproche les 21 atouts et le Mat des 22 lettres de l’alphabet hébreu. Aucune de ces deux thèses ne résiste à l’examen des sources, mais elles vont façonner tout ce qui suit.
Jean-Baptiste Alliette, qui signe Etteilla, publie de 1783 à 1785 sa Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommées tarots, puis, en 1789, le premier jeu de tarot conçu expressément pour un usage occulte, à l’iconographie remaniée. Au XIXe siècle, Éliphas Lévi intègre le tarot à son système magique dans Dogme et rituel de la haute magie (1854-1856) et reprend l’association des 22 atouts aux 22 lettres hébraïques. Les occultistes français de la génération suivante adoptent ses vues : Papus prolonge ce travail en 1889 avec Le Tarot des Bohémiens, l’année où paraît aussi le tarot d’Oswald Wirth.
Cette chronologie mérite d’être retenue : ce sont les érudits et les occultistes, non les cartiers, qui ont fait d’un jeu de cartes un livre de symboles. Le tarot de Marseille a reçu cette lecture après coup ; le Rider-Waite-Smith, lui, a été dessiné pour elle.
Le Rider-Waite-Smith : Waite, Pamela Colman Smith et la Golden Dawn
En 1888 est fondé à Londres l’Ordre hermétique de l’Aube dorée, plus connu sous son nom anglais de Golden Dawn. Ses trois fondateurs, William Robert Woodman, William Wynn Westcott et Samuel Liddell Mathers, sont francs-maçons. L’ordre enseigne à ses membres les bases de l’astrologie, de la géomancie et de la divination par le tarot, et sa magie doit beaucoup à Éliphas Lévi.
L’écrivain Arthur Edward Waite (1857-1942) y entre en janvier 1891. Près de vingt ans plus tard, il conçoit un tarot dont il confie le dessin à Pamela Colman Smith (1878-1951), illustratrice et membre de l’ordre depuis 1901. Le jeu paraît en décembre 1909 chez l’éditeur londonien William Rider & Son, d’où le nom de « Rider-Waite » ; on y ajoute de plus en plus celui de Smith, qui en a dessiné les 78 cartes. Waite publie la même année un livret, The Key to the Tarot, repris et augmenté en 1911 sous le titre The Pictorial Key to the Tarot.
Waite retouche l’iconographie héritée et en retire une part de l’imagerie chrétienne : La Papesse devient The High Priestess et perd sa tiare pontificale, Le Pape devient The Hierophant. Le Bateleur devient The Magician, la Maison Dieu The Tower, et l’arcane XIII, qui ne porte pas de nom à Marseille, reçoit celui de Death. Pour les cartes numérales, Smith semble avoir puisé dans le tarot de Sola Busca, gravé vers 1490 en Italie du Nord : c’est le plus ancien tarot connu dont toutes les cartes de couleur sont illustrées, et des photographies de ses 78 cartes avaient été données au British Museum en 1907.
Arcanes mineurs : enseignes à motifs contre scènes illustrées
C’est la différence qui saute aux yeux. Dans le tarot de Marseille, les cartes numérales, de l’as au dix, montrent seulement leurs enseignes disposées selon le nombre : des épées courbes entrelacées, des coupes, des deniers ou des bâtons agencés en motifs réguliers. On les lit par le nombre, la couleur et la composition, comme on lit une partition plutôt qu’un récit. Les 56 arcanes mineurs du tarot de Marseille demandent donc une méthode propre.
Dans le Rider-Waite-Smith, chaque carte numérale porte une scène : un personnage, un décor, une action. Le trois d’épées, un cœur percé de trois lames, se comprend avant même d’avoir ouvert un livre. Ces images aident à mémoriser ; elles orientent aussi la lecture vers l’interprétation de Waite et de Smith.
Concrètement, devant un sept de coupes de Marseille, le lecteur part du nombre sept, de ce que la tradition moderne associe aux coupes, la vie affective, et de la disposition des sept coupes sur la carte. Devant le sept de coupes de Smith, il part d’une scène : sept coupes posées sur des nuages devant un personnage vu de dos. La première démarche est plus abstraite, la seconde plus guidée.
Les noms changent également. Les enseignes de Marseille sont les bâtons, les coupes, les épées et les deniers ; celles du jeu de Waite s’appellent wands, cups, swords et pentacles, le denier devenant un disque gravé d’une étoile à cinq branches. Les figures suivent : valet, cavalier, reine et roi d’un côté ; page, knight, queen et king de l’autre.
Force et Justice : une numérotation inversée
Dans le tarot de Marseille, La Justice porte le numéro VIII et La Force le numéro XI. Le Rider-Waite-Smith les intervertit : Strength devient VIII et Justice XI. Waite suit en cela la Golden Dawn, qui attribue la huitième lame au signe du Lion, emblème de la Force, et la onzième à la Balance, emblème de la Justice.
Le reste de la suite des 22 arcanes majeurs garde son ordre, mais l’écriture diffère. Les jeux de Marseille notent les nombres à la manière additive : IIII pour L’Empereur, VIIII pour L’Ermite, XVIIII pour Le Soleil. Le Mat n’y porte aucun numéro, quand le Fool de Waite reçoit le zéro.
La conséquence est pratique. Un livre écrit pour le Rider-Waite-Smith qui parle de « la carte VIII » désigne la Force ; un livre sur le tarot de Marseille, la Justice. Vérifiez toujours la numérotation suivie par l’auteur avant d’appliquer une correspondance, astrologique ou numérologique.
Lequel choisir selon votre façon d’apprendre
| Critère | Tarot de Marseille | Rider-Waite-Smith |
|---|---|---|
| Origine | Modèle de cartiers fixé en France au XVIIe siècle, issu des tarots italiens | Jeu conçu à Londres par A. E. Waite, dessiné par Pamela Colman Smith |
| Repères | Noblet vers 1650, Dodal au début du XVIIIe siècle, Conver vers 1760 | Décembre 1909, chez William Rider & Son |
| Arcanes majeurs | 22 ; Le Mat sans numéro, arcane XIII sans nom | 22 ; The Fool numéroté 0, XIII nommé Death |
| Force et Justice | Justice VIII, Force XI | Strength VIII, Justice XI |
| Cartes numérales | Enseignes disposées selon le nombre | Scènes illustrées |
| Enseignes | Bâtons, coupes, épées, deniers | Wands, cups, swords, pentacles |
| Figures | Valet, cavalier, reine, roi | Page, knight, queen, king |
| Symbolisme | Lectures ajoutées après coup, de la fin du XVIIIe au XXe siècle | Symbolisme de la Golden Dawn intégré au dessin |
Le tarot de Marseille convient si vous aimez l’histoire, la sobriété des images et le travail sur les nombres. Ses mineurs demandent un apprentissage plus abstrait, mais ils laissent une grande liberté d’interprétation, et la tradition de lecture en langue française s’est largement construite sur lui.
Le Rider-Waite-Smith convient si vous apprenez d’abord par l’image : chaque carte raconte une petite scène, ce qui facilite les premiers tirages avec les 78 lames. Sa numérotation a été reprise par de nombreux jeux modernes, surtout dans le monde anglophone, où il sert de référence à une abondante littérature.
Une fois la famille choisie, regardez de près l’édition. Des reproductions de jeux anciens existent, par exemple les versions du Noblet et du Dodal publiées par Jean-Claude et Roxanne Flornoy ; d’autres éditions reconstituent le modèle, comme celle de Jodorowsky et Camoin. Aucune n’est « la vraie » : chacune transmet une lecture du modèle. Le Rider-Waite-Smith connaît lui aussi de nombreuses rééditions, dont la version mise à jour publiée en 1971 par l’éditeur américain U.S. Games Systems (voir sur Amazon).
Rien n’interdit d’apprendre les deux, mais pas en même temps : les correspondances se brouillent vite. Commencez par les arcanes majeurs d’un seul jeu, faites-en le tour lame par lame, puis élargissez. Notre guide pour débuter au tarot de Marseille propose une progression simple. Quel que soit le jeu choisi, il reste un support de réflexion : ni l’un ni l’autre ne connaît votre avenir.
Questions fréquentes
Le tarot de Marseille a-t-il été inventé à Marseille ?
Non. Le modèle s’est fixé en France au XVIIe siècle et dérive probablement de jeux milanais. L’un des plus anciens exemplaires conservés, celui de Jean Noblet, a été réalisé à Paris vers 1650 ; Jean Dodal imprime le sien à Lyon au début du XVIIIe siècle. Des cartiers marseillais, comme Nicolas Conver vers 1760, l’ont produit ensuite. Le nom s’est imposé après 1930, avec l’« Ancien Tarot de Marseille » de Paul Marteau.
Le tarot vient-il de l’Égypte ancienne ?
Rien ne l’indique. Les plus anciens documents sur le tarot sont italiens et datent des années 1440, où il sert à jouer. L’origine égyptienne est une thèse d’Antoine Court de Gébelin, publiée en 1781 dans le tome VIII du Monde primitif sans aucune preuve historique. Elle a pourtant nourri l’occultisme d’Etteilla à Papus, et on la retrouve encore dans bien des ouvrages.
Pourquoi la Force et la Justice n’ont-elles pas le même numéro dans les deux jeux ?
Dans le tarot de Marseille, la Justice est VIII et la Force XI. Arthur Edward Waite a interverti les deux lames dans le jeu de 1909 pour suivre la Golden Dawn, qui associait la huitième lame au Lion et la onzième à la Balance. Avant d’appliquer une correspondance numérique ou astrologique trouvée dans un livre, vérifiez donc quel jeu l’auteur utilise.
Peut-on lire un tarot de Marseille avec un livre consacré au Rider-Waite-Smith ?
Pour les arcanes majeurs, en partie : les sujets des lames se correspondent, à condition de tenir compte de l’inversion de la Force et de la Justice et des noms modifiés par Waite. Pour les arcanes mineurs, c’est plus délicat, car les sens proposés pour le Rider-Waite-Smith s’appuient sur les scènes dessinées par Pamela Colman Smith, absentes des cartes numérales de Marseille.
Quel tarot choisir pour débuter ?
Choisissez celui dont les images vous donnent envie de regarder plus longtemps. Le Rider-Waite-Smith facilite les débuts avec les 78 cartes grâce à ses mineurs illustrés ; le tarot de Marseille, plus sobre, convient à qui aime l’histoire et le travail sur les nombres. Dans les deux cas, commencez par les 22 arcanes majeurs et n’apprenez pas deux jeux en même temps.
Sources
- Tarot de Marseille (Wikipédia) : types I et II, Noblet, Dodal, appellation fr.wikipedia.org
- Tarot : premières mentions, Visconti-Sforza, Etteilla (Wikipedia, en anglais) en.wikipedia.org
- Rider–Waite Tarot (Wikipedia, en anglais) en.wikipedia.org
- Sola Busca tarot (Wikipedia, en anglais) en.wikipedia.org
- Antoine Court de Gébelin (Wikipedia, en anglais) en.wikipedia.org
- Grimaud (entreprise) : Paul Marteau et l’Ancien Tarot de Marseille (Wikipédia) fr.wikipedia.org